DUCUING et LE HAVRE
LAssociation
des Officiers de Réserve de la Marine Nationale (ACORAM), après maintenant 77 années dune
existence riche damitié et de dévouement à la cause de la Marine, entame le 3ème
millénaire forte de la diversité de ses membres et plus que jamais convaincue du rôle
quelle doit jouer dans la réorganisation des réserves. La forte personnalité et
la riche biographie de son premier président, le C.F. Ducuing ont souvent été
évoquées dans Marine. Les Journées Nationales 2003 se tenant au Havre, il est
intéressant de préciser le séjour que Ducuing fit dans le grand port normand en 1917.
DUCUING, brillant pilote de lAviation Maritime
Sur le front italien Gabriel Ducuing
sest fait très vite remarquer par ses qualités de meneur dhommes et dexcellent
pilote. Il réussit de nombreuses missions de reconnaissance et de bombardement. Il
participe même à une opération navale pour laquelle il obtient, en janvier 1916, une
citation à lOrdre de lArmée Navale Italienne. Lors des engagements aériens
contre lennemi, il démontre une maîtrise certaine et fait ladmiration de ses
camarades. Ses exploits lui valent dêtre rapidement couvert dhonneurs. Le 5
février 1916, il est cité à lordre de larmée française: «Ducuing
Gabriel, Enseigne de Vaisseau auxiliaire de 1ère classe: pilote hardi
et courageux, excellent chef de demi-escadrille, a su entraîner en toutes circonstances,
dune façon remarquable, les pilotes placés sous ses ordres; pendant son séjour
sur le front italien, a rendu des services exceptionnels dans diverses reconnaissances et
bombardements, a pris part à un combat naval». Le 11 juillet 1916, il est promu
Enseigne de Vaisseau de 1ère classe, puis le 24 août, il est proposé pour la
Croix de Chevalier de lOrdre de la Couronne dItalie. Et cette même année
1916 le voit recevoir aussi la Croix du Mérite de guerre Italien. Désormais considéré
comme un «as» par tous, il est jugé digne par ses supérieurs de se joindre à lélite,
la chasse! Il quitte le Centre dAviation Maritime de Venise pour lEcole dAviation
Militaire de Pau.
Un accident stupide lécarte de la Chasse
Pour Gabriel Ducuing
comme pour beaucoup dautres, laviation de chasse reste à cette époque un
domaine à part, fait de passion technique, de qualités sportives et desprit
chevaleresque. Les camarades de cours ne manquent ni de cran, ni de panache. Voilà qui
plait au marin anticonformiste! Il commence à Pau un entraînement intensif, alternant
cours théoriques et exercices pratiques. Sa formation se déroule normalement mais, le 11
octobre 1916, il est victime dun malheureux accident: «Ayant pris lair sur
un monoplan Blériot 45 CV, mon appareil a été pris dans le remous causé par lhélice
dun autre avion. Je me trouvais à une altitude de 75 mètres environ au
moment où jai été engagé dans une glissade sur laide droite. Je nai
pu, malgré mes efforts, arriver à reprendre le vol normal. Jai calé mon moteur
afin darriver au sol avec moins de vitesse ». Déventé, lappareil
descend en spirale serrée et sécrase sur laile. Les secours, accourus
aussitôt, relèvent Gabriel Ducuing qui se plaint de
douleurs à la jambe et au thorax. Après une auscultation aux rayons X, le médecin
diagnostique une double fracture de la jambe droite et dune côte. Finalement, plus
de peur que de mal, mais la sélection des pilotes est impitoyable: à son grand
désespoir, Gabriel Ducuing est désormais déclaré
inapte à piloter. Les poings serrés et les larmes aux yeux, on limagine
murmurant : « Jaurais préféré me faire descendre
».
Voler, voler encore
Après sa convalescence, il ne se
résout pas à quitter le milieu de laviation et il est affecté à nouveau à
Dunkerque comme commandant en second du Centre dAviation Maritime. Il mène alors
une vie plus sédentaire, se débattant avec les problèmes administratifs et logistiques.
Mais sous ses yeux, ses camarades senvolent
Le 12 janvier 1917, il est inscrit
au tableau spécial pour le grade de Chevalier de la Légion dHonneur. Motif
indiqué: «Mr lEnseigne de Vaisseau de 1ère classe de réserve
Ducuing Gabriel, affecté à laviation maritime: pilote courageux et plein dentrain,
blessé deux fois en service commandé, cité à lordre de larmée».
Cette décoration prestigieuse atténue un moment son amertume. Pourtant, au bout de
quelques mois, Gabriel Ducuing nen peut plus de la
routine et de la sédentarité. Tenace, il sobstine: inapte à piloter, peut-être,
mais pas à voler! Astucieux, il demande à devenir observateur sur dirigeable. Le 26
septembre 1917, il est reversé au Sous-Secrétariat dEtat à lAéronautique
et dès le 9 octobre suivant, il est affecté à la Section dAérostation du Service
Technique de lAéronautique. Il reçoit alors le commandement du centre de ballons
captifs du Havre.
Mais quen est-il alors de la situation dans le grand port
normand ?
La base aérostatique du Havre
Le 24 novembre 1914, à la demande du
chef dEtat major général de la Marine, le C.V. Noël, commandant supérieur de lAéronautique,
est envoyé au Havre pour étudier la possibilité dy utiliser des avions pour la
surveillance et la recherche des sous-marins. Estimant que, dune part les raids de
submersibles seraient rares et que, dautre part, les chances de succès des avions
étaient aléatoires, Noël préfère choisir Dunkerque et Boulogne. Mais avec la montée
en puissance du port du Havre comme base logistique et linstallation dune base
anglaise de grande ampleur, il faut bientôt réviser ce jugement. Le 28 février 1915, le
V.A. Favereau propose au ministre dinstaller 4 avions au Havre pour la surveillance
des transports de troupe. Avec lencombrement de la rade, il faut rapidement revoir
à la hausse la dotation en matériel et le 7 juillet suivant, la Marine demande à l«Air
Department» britannique la cession de 2 petits ballons type S.S. Dès le 13 est créé «aussi
économiquement que possible» un centre de petits dirigeables, sous lautorité
de la base de Dunkerque. Le C.V. Noël et le LV Sable en fixent le lieu sur le champ de
course de Graville et cest lE.V. Rallier du Baty qui en prend le commandement.
Dès octobre, Dunkerque fournit 2 appareils et à la fin de lannée, 4 hydravions
sont en service sur la rade du Havre. Mais ce sont des monomoteurs peu armés et à faible
rayon daction qui nempêcheront pas efficacement les incursions de U-Boots
dans les zones de mouillage dattente.
La montée en puissance
Bientôt, 2 gros ballons sont cédés
par le centre de Dunkerque et il faut procéder à linstallation des infrastructures
aptes à les recevoir. Dimmenses hangars sont construits pour accueillir soit 4
dirigeables de 2000m3, soit 2 de 4000m3. Le dimanche 9 avril 1916 à 16h30, les 2 premiers
ballons arrivent, faisant ladmiration de la population havraise. Volant à 50
mètres daltitude avec des ronronnements de félins, ils ont la forme de gros
poissons, avec une cocarde tricolore peinte sur le gouvernail. En décembre, le centre dhydravions
du Havre qui, jusqualors dépendait de Dunkerque, devient indépendant sous lappellation
de Centre Aéronautique du Havre, commandé par le CF Faivre puis en mars 1917 par le LV
Agnes. En juin 1917, le centre est sous le commandement de lEV Buasson et compte
alors 4 ballons: CP4, VZ2, SS26, et VA3. Mais les problèmes météorologiques sont
fréquents, car outre les forts vents dOuest fréquents, la brume sétablit
dès que la brise mollit. Les conditions de vol sont souvent limites et différents
accidents sont à déplorer. Un drame se jouera en mer le 12 mars 1918. A la suite dune
méprise, le dirigeable A.T.O. lâche ses bombes sur le sous-marin anglais D3 et le coule
corps et biens.
Les canards sur la rade
Le Centre dAviation Maritime qui,
début 1916, ne comportait que 4 hydravions, prend, avec lintense trafic de la rade,
un rôle de plus en plus important. Les machines voient progressivement leur nombre
augmenter jusquà atteindre 16 appareils. Ils sont du type FBA et Donnet-Denhaut. Le
CAM est installé sur le terre-plein compris entre le sémaphore, le marégraphe, le quai
et lhôtel Frascati. Les travaux, ordonnés le 24 août 1915, comprennent: un grand
hangar métallique (63 x 32 x 8m) avec portes roulantes, 3 petits hangars type Bessonneaux
(20 x 28m), un atelier à moteur, un atelier bois, une forge, un pigeonnier-colombier, des
soutes à huile et carburant, un bureau administratif, une baraque TSF et une armurerie.
La mise à leau dans lavant-port seffectue par 2 grues. Equipées de
moteur Panhard-Levassor de 20 cv, elles peuvent soulever 3 tonnes à 13 mètres. Le
matériel roulant comprend une camionnette Panhard, 2 camions Delahaye et une voiture
légère Charron. Une vedette automobile, la «Chalouette» réquisitionnée chez Mr
Bouilloux-Lafont, aide aux opérations nautiques. Dès novembre, le centre est achevé et
les vols dentraînement débutent. Très vite ont lieu les premières missions de
guerre, patrouilles et observations, Le 14 décembre survient un accident: le
Donnet-Denhaut 150cv du LV Tenot capote en mer et coule au large du Havre. En 1916, le
centre fait partie des «Patrouilles Aériennes de la baie de Seine» et devient autonome.
Le «Poste de combat de Fécamp», qui comprend 6 appareils, lui est rattaché. En 1917,
la base connaît une intense activité et les infrastructures sont encore améliorées. Leffectif
atteint jusquà 125 hommes, soit 9 officiers (2 pilotes, 5 observateurs, un
mécanicien, un médecin), 18 officiers mariniers et 98 marins. En 1918, de nouveaux
appareils, du type Levy-Besson de 200cv, sont mis en service, mais leur mise au point est
longue et difficile. Les incidents sont fréquents et la population sinquiète. Le
26 mars 1918, le conseil municipal, interpellé par une pétition, vote une délibération
demandant la suppression du centre et son transfert dans un lieu plus sûr. Le C.A.
Didelot répond par lettre du 16 avril quil reconnaît la légitimité des
inquiétudes
mais rejette la demande. La guerre, cest la guerre!
Le centre de ballons captifs ou « des saucisses sur la
rade »
Simultanément avec le Centre
Aéronautique a été décidée en février 1917 la création dun centre de ballons
captifs. Lobjectif est clairement rédigé: ce centre est «
destiné à
fournir des ballons captifs à un certain nombre de petits bâtiments de patrouille et du
front de mer pour la surveillance aérienne de la baie de Seine et la surveillance des
dragages». Car dans le grand port Normand, charnière du ravitaillement avec lAngleterre,
la menace se précise avec lévolution rapide de la technologie adverse:
sous-marins, mines, zeppelins et il faut surveiller tous azimuts! Les travaux prescrits
par la directive ministérielle du 31 mars comprennent un hangar (42 x 30 x 12m) destiné
à abriter 4 ballons captifs de type P (820m3), une usine à hydrogène, des batiments-vie
et un poste TSF. Le centre est installé le long du quai des remorqueurs, entre lécluse
Quinette de Rochemont et lécluse des Transatlantiques. Il doit à terme disposer de
8 ballons, dont 3 gonflés et prêts à appareiller. Sont affectés au service du centre
divers navires porte-ballons: le CASTOR, lALSACE II et le CORNEILLE. Leffectif
réglementaire est, outre un officier commandant, de 12 observateurs (3 équipes de 4) et
de 81 officiers mariniers et marins. Lordre de construction est passé le 7 mars
pour la somme de 144.173 Francs, les travaux devant durer 2 mois. Mais, par pénurie de
matériaux, les travaux navancent que très lentement. De plus, la tempête du 24
août a des effets désastreux: en cours de montage, la structure métallique du hangar,
avec ses 4 portes roulantes, sécroule.
Cest dans ce contexte que le 24
septembre, Gabriel Ducuing est nommé «officier
chargé de suivre les travaux» et commandant provisoire du centre. Il reprend
énergiquement en mains la situation et le 12 décembre, le hangar est achevé. Le centre
entre effectivement en service en janvier 1918 mais les premiers ballons narrivent
quen février, simultanément avec la fin des aménagements du CASTOR. Les premiers
essais suivent rapidement et lon voit bientôt sur rade sélever ces étranges
«saucisses», reliées à leur bateau-mère par un long filin de plusieurs centaines de
mètres. Depuis la nacelle, les observateurs, équipés de puissantes jumelles, scrutent
la rade à la recherche déventuels périscopes et, surtout, des mines dérivantes,
lâchées en grand nombre par les allemands. Une liaison TSF permet de donner lalerte
immédiatement, puis de diriger avisos et patrouilleurs sur lobjectif. La mise au
point de cette nouvelle activité ne va pas sans incident. Le 3 mars 1918, le CASTOR est
à la mer, remorquant son ballon qui est à 400 mètres daltitude. Il capeye car ne
pouvant rentrer au port quau matin. Le temps est orageux quand, vers 00h45, le
quartier-maître de surveillance au treuil aperçoit une vive lueur à lavant du
ballon, suivie dune puissante explosion. Le ballon, qui vient dêtre touché
par la foudre, tombe aussitôt en flammes mais, il ny a personne à bord, et lon
peut récupérer la nacelle et les agrès. Finalement, seule lenveloppe du ballon
est perdue.
Une nouvelle affectation
Une fois le centre devenu opérationnel,
Gabriel Ducuing se sent moins motivé et sa nouvelle
activité, bien quaéronautique, ne lenthousiasme guère. Comme on peut sen
douter, il nest pas resté indifférent à la proximité du centre aéronautique. Il
a fait probablement quelques vols comme observateur, tant sur dirigeable que sur
hydravion. Mais, dans la nacelle dosier doucement bercée par la brise, elles sont
bien loin les sensations de la chasse! Quant aux hydravions qui effectuent les patrouilles
au dessus de la Baie de Seine, ce sont de vilains canards aux performances médiocres. Ils
ont bien du mal à assurer la sécurité des transports de troupe et les torpillages sont
nombreux. Les vols, longs et fastidieux, saccommodent mal de limpatiente
énergie de Gabriel Ducuing. Finalement, un peu amer,
celui-ci sennuie et veut repartir au large. Le 16 mars 1918, il dépose une demande
de mise à disposition des services de la Marine Marchande. Mais en raison de sa formation
et de ses brillants états de service, il nest pas question pour ses supérieurs de
le voir reprendre la mer! Remplacé le 1er avril 1918 par lEnseigne de
Vaisseau de Rosemont, il est alors affecté à Paris comme officier de liaison auprès du
Sous Secrétariat dEtat à la Marine Marchande et il soccupe, au Service des
Transports Maritimes, du bureau assurant la liaison avec la Marine Nationale pour lorganisation
des convois et de leurs itinéraires. Le 12 juillet 1918, il est promu Lieutenant de
Vaisseau. Il reste à Paris jusquà sa démobilisation en avril 1919. Ce dernier
poste lui a donné le goût de la gestion des navires et lui a fait connaître lexcitation
de la prise de risques calculée. Il ne rembarque pas au commerce mais démarre une
carrière administrative dans des sociétés maritimes. Il sera, entre autres, co-armateur
de la Société des remorqueurs de Marseille.
Cependant, il noubliera
jamais son passage dans la Marine Nationale et, par profonde conviction, devient très
actif dans la réserve. Il fonde en 1925 notre Association de Réservistes de la Marine
nationale quil va promouvoir personnellement et de façon remarquablement efficace.
LACORAM devient un interlocuteur incontournable de la Marine Nationale pour tous les
problèmes liés à la Réserve et sancre profondément dans la vie militaire et
civile. La fin de Gabriel Ducuing, défenseur héroïque
du cap Gris-Nez en mai 1940, apportera à lACORAM la crédibilité du sang versé
pour le pays: une légende est née.
Philippe Valetoux
Pilote du Havre
Capitaine de Frégate de Réserve
Sources & Bibliographie sur le Cdt Ducuing:
- « La base navale du Havre » par A. Chatelle, Editions Médicis 1949
- Annuaire National de lACORAM 1966, 1970 ( G. Vandevelde, CV ® )
- Revue « Marine » N°90 (janvier 1976), N° 106 (1980), N°122 (janvier 1984), N°131 (avril 1986), N°132 (juillet 1986), N° 147 (avril 1990), N°148 (juillet 1990), N°149 (octobre 1990),N°188 (juillet 2000)
- Note de Julien Raoult CV ® du 13 décembre 1981
- Revue « Cols Bleus » N°1730 (8 novembre 1982)
- « Dictionnaire des Marins français », par Etienne Taillemite, Editions Maritimes et dOutre-Mer
- « Des noms sur la mer », sous la direction de R. Fremy, CA®, avec la collaboration de G. Basili, CV ®
- Service Historique de la Marine (CA Beauvois) Avec lexpression de ma plus vive gratitude au CA Bellot
- Archives de Marine-Le Havre (CV Bénistan, EV1 Miermont)

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